Cliché & instrumentalisation de l’identité berbère

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Souvent, lorsqu’on aborde le sujet de la berberité et du berberisme, nous sommes confrontés à la figure du Berbère apostat laïcard. Car pour beaucoup, être berbère rime avec athéisme ou appartenance à des religions païennes pré-islamiques (aussi ridicule que cela puisse paraitre).

Le plus souvent, c’est le Kabyle qui revient, et pour les anglophones un très bon article explique cela et permet de comprendre ce stéréotype du kabyle dans l’imaginaire collectif algérien.  Qui peut prétendre ne jamais avoir entendu une personne justifier le comportement trivial d’un kabyle par son origine ?

À en croire certains la Kabylie serait une région digne de Sodome et Gomorrhe. Cette haine de l’Islam attribuée à l’ensemble des kabyles serait selon certains traînée depuis la conquête arabe, c’est-à-dire depuis le VIIIè siècle. Pourtant les Kabyles, il n’y a pas si longtemps que cela, faisaient comprendre qu’il leur était préférable d’abandonner leurs terres, y laisser la vie, plutôt que d’adopter une autre religion que l’Islam.

Réponse des Kabyles aux Jésuites français, 1863 :

En 1864, le père Creusat, de l’ordre des Jésuites, s’était fait nommer curé à Fort-Napoléon dans le but d’y faire de la propagande religieuse : il espérait que les Kabyles, qui avaient été autrefois chrétiens, seraient moins réfractaires que les Arabes à ses prédications et qu’il en amènerait un certain nombre à embrasser le christianisme. Il commença par attirer chez lui les Kabyles par des libéralités en argent, vêtements, sucre, café, comestibles, et en leur donnant l’hospitalité quand ils venaient au fort pour leurs affaires ; il se fit ainsi une nombreuse clientèle. Quand il eut préparé le terrain de cette manière, il commença à parler religion : on l’écouta sans s’effaroucher. Les Kabyles ne songeait qu’à l’exploiter et ils riaient ouvertement entre eux de ses prédications. Le père Creusat avait pris au sérieux la docilité des Kabyles à l’écouter et il avait concentré ses efforts sur le village des Aït Ferah, situé à une heure de marche de Fort-Napoléon. Quelques individus lui avaient fait croire que le djemaa lui donnerait du terrain pour y élever un établissement religieux. Le bruit en courut au fort et les colons en parlèrent aux Aït Ferah qui, comprenant qu’ils avaient été trop long, ne trouvèrent rien de mieux pour se tirer d’embarras que d’organiser une mystification grossière qui décourageât le zèle du Père Creusat. Un jour que celui-ci avait appelé (…) le père Laureanceau pour lui faire constater le succès de sa mission, les gens des Aït Ferah couvrirent d’excréments humains le banc sur lequel le père Creusat avait coutume de s’asseoir, en les dissimulant sous de la paille et des feuillages : ce banc avait d’ailleurs été placé dans un coin obscur du local. Le père Creusat et le provincial s’en allèrent s’y asseoir sans méfiance et, le soir, tous les villageois des Beni Baten riaient de la mésaventure des deux missionnaires. Le père Creusat ne s’était pas plaint de cet outrage, mais le colonel Martin, commandant supérieur de Fort-Napoléon, en eut connaissance et il infligea une punition à ses principaux auteurs.

Le père Creusat n’avait pas encore ouvert les yeux : on lui fit croire qu’il avait été victime d’une minorité turbulente et le colonel Martin, en présence d’affirmations faites avec une inébranlable assurance, écrivit à la djemaa pour connaitre ses intentions. Celle-ci répondit aussitôt en termes énergiques et catégoriques :

« Nous ne renoncerons jamais à notre religion ; si le gouvernement veut nous y contraindre, nous lui demanderons un moyen de quitter le pays ; si nous n’en trouvons pas, nous préférons la mort plutôt que d’embrasser votre religion. Quant aux autres choses qui nous viennent du gouvernement et qui ont pour but notre bien être, nous serons toujours prêts à les accepter et nous le devons, car nous vivons sous son ombre protectrice. Nous serons loyaux dans nos actions parce que le gouvernement n’a en vue pour nous que notre bien et la paix et nous le reconnaitrons en agissant pour le bien. Quant à ce qui regarde notre conversion, nous aimons mieux la mort que de renoncer à notre religion. Pour ce qui concerne la demande de ce prêtre d’habiter parmi nous, Dieu nous garde d’y consentir à moins que l’autorité ne nous y force ! Dans ce cas, nous lui obéirons, mais s’il venait à habiter notre village, nous en sortirions et nous ne demeurerions jamais avec lui. » 

Malgré cela, la conversion d’une minorité de kabyles au christianisme ne choque pas les non-kabyles, voyant l’abandon de l’Islam comme une chose presque naturelle, endogène à ceux-ci. L’Islam est ainsi perçu comme une religion absolument étrangère et incompatible à l’identité kabyle (et berbère par extension).

En outre, ce cliché s’est peu à peu étendu et généralisé à tous les Imazighen de sorte que certains n’hésitent pas à rédiger des articles ou autres pour argumenter ardemment de l’hérésie inhérente aux Berbères.

Ce phénomène est plus discret au Maroc, malgré les tentatives du gouvernement de faire une telle affiliation en posant, par exemple, comme représentant de la culture berbère, Ahmed Assid au poste de chercheur à l’Institut royal de la culture amazighe. Ce choix de placer un laïc –qui appelle entre autre à « moderniser l’Islam »– à la tête d’une telle institution est lourd de sens : le berbère qui revendique sa culture est forcément laïc, « musulman progressiste ». Réciproquement, un bon musulman berbère est celui qui se tait, et occulte son identité ethnique. Le berbère est singularisé, il n’a droit qu’à une identité unique de musulman. Preuve en est qu’un berbère musulman revendiquant sa culture devra souvent se justifier et prouver son éloignement vis-à-vis de l’image du berbère laïc.

 

La représentation des berbères au travers des médias

On constate une certaine schizophrénie des médias dans l’instrumentalisation de l’identité amazigh du Maroc, selon l’image méliorative ou péjorative que le média veut véhiculer, et le public auquel il s’adresse.

Un média s’adressant à un public majoritairement séculier va louer le peuple berbère en l’opposant à l’Islam, et accessoirement à l’identité arabe, et décrira ce peuple comme laïc et disposé à ôter de plus en plus les valeurs islamiques de leur société (exemple).  Paradoxalement, lorsqu’un média s’adressera plutôt à un public traditionnel non-berbère, il blâmera et présentera pour ces mêmes raisons les berbères, en les suspectant de moeurs légères, de transgressions en tout genre, en les accusant de délaisser la religion, liant ces comportements à leur origine ethnique.

A contrario, lorsque le média utilisera cette même image à l’attention d’un public séculier, pour les vilipender cette fois-ci, il les présentera comme un peuple extrémiste dans sa pratique de l’Islam (exemple), mais toujours en rappelant que cet « extremisme » est récent, et vient menacer la culture berbère : on retrouve la fameuse opposition et incompatibilité entre culture berbère et Islam.

L’identité berbère fait ainsi l’objet d’une utilisation à des fins intéressées, mais jamais pour servir les principaux concernés.

On comprend vite que le Berbère serait par essence un mauvais croyant, puisqu’on surexpose de leur Histoire (que ce soit du côté des arabes ou de la minorité de berberistes laïcards) la résistance à la conquête arabe du VIIè siècle, en plus de la prendre à contresens. Combattre une incursion étrangère, quel que soit le message apporté, est une réaction naturelle et instinctive chez tout peuple. Le Berbère est définitivement associé à cet événement historique.  On accolera toujours la reine Dihya aux berbères. En revanche, on ne prendra jamais la peine d’évoquer les Tariq Ou Zyad,  Youssouf Ou Tachfin, Abd Al Mumin, Bou Tumart etc., soit par mauvaise foi, soit par ignorance. La dizaine de siècle d’Histoire islamique des berbères, jusqu’à nos jours, est tout simplement occultée.

Tout porte à croire que l’identité berbère joue un rôle et est primordiale lorsqu’il s’agit d’hérésie, mais est superflue lorsqu’il s’agit d’Histoire islamique.

 

Quitter l’arabité pour mieux quitter l’Islam ?

Certains berbères laïcs (s’érigeant représentants des berbères) se complaisent dans ce stéréotype.

En effet, l’amalgame est là : pour lutter contre l’arabisation il faut lutter contre l’Islam. Le MAK l’a bien compris puisque Ferhat Mehenni, fondateur du parti, décide de s’allier au plus grand ennemi du panarabisme et, symboliquement, de l’Islam : Israël. Ce que ces personnes ont tendance à oublier, c’est que l’arabisation forte ne s’est pas faite à la conquête arabe du VIIè siècle ou à l’arrivée des tribus arabes au XII/XIIIeme siècle —qui se sont plus berbérisées qu’autre chose sois dit en passant— mais qu’elle s’est faite le siècle dernier, passivement et par intérêt purement politiques dans un contexte de guerre froide et de décolonisation : il s’agissait de s’affirmer sur la scène politique internationale avec comme orateur Gamal Abd Al Nasser qui faisait trembler l’occident.

En prime, un phénomène émerge. Celui des arabes maghrébins alimentant et profitant de ce cliché sur les berbères en le revêtant, avec comme seul et unique but de se distancer de l’Islam, alors même que ce procédé nuit aux berbères. Se détacher de leur identité arabe en adoptant l’identité berbère revient, selon eux, à briser tout lien avec l’Islam, « religion des arabes ». Moins on est arabes, moins on est proches de l’Islam et, au Maghreb, le seul choix d’identité vue comme antipode à l’identité arabe est l’identité berbère.

 

Lorsque les populations berbères sont à majorité musulmanes sunnites, et ont oeuvré pour l’expansion de l’Islam au Maghreb, peut-ont réellement continuer de les associer aujourd’hui à cette image du berbère rejetant l’Islam conjointement au rejet de l’arabisation ?

6 réponses sur « Cliché & instrumentalisation de l’identité berbère »

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