Société

La beurette : un fantasme made in France

le bain maure gerome

Le bain de Jean-Léon Gérome

En 2014, un site pornographique rend un rapport annuel faisant part des tags les plus recherchés par les internautes en fonction des pays. Résultat, la France est le seul pays dont le tag le plus recherché fait référence à un critère ethnique : « beurette ». En 2016, le compte rendu est le même, « beurette » est toujours n°1 des recherches.

beurette et site de postérieurs

Ce fantasme de la beurette est très empreint d’orientalisme et de colonialisme. En effet, on retrouve son origine dans la colonisation française du Maghreb, et dans la conception que l’Occident a pu avoir —voire a encore— de ce qu’ils considèrent comme étant l’« Orient ».

Des origines du fantasme 

Pendant la colonisation, et notamment à cause du concept qu’ont les français de l’Orient (cf. l’Orientalisme comme l’a été expliqué par Edward Said), ces-derniers se chargent d’une mission civilisatrice pris comme prétexte pour imposer leur souveraineté. Ils s’attaquent donc aux femmes, celles-ci étant perçues comme un moyen d’inférioriser un peuple et d’établir la domination. Ainsi, des affiches de propagande destinées aux femmes algériennes commencèrent à circuler, les sommant de se dévoiler.

Frantz Fanon pose un regard très concret en dénonçant la frustration colonialiste que les français pouvaient avoir face au voile intégral traditionnel algérien, à savoir le hayek, dans son essai « La Bataille du Voile ».

dévoilez vous

On peut, outre cela, citer comme exemple les portraits du photographe Marc Garanger pris en 1960. Le photographe a été commandé d’aller photographier des femmes dévoilées de force en Kabylie, prétextant des photos d’identité. (Par respect, je ne posterai pas ces photos, mais pour les avoir vues, on peut très bien remarquer l’humiliation que ces femmes ont subi, et la haine qui se dégage de leur regard, seule arme contre l’énième injustice dont elles faisaient l’objet).

Cette frustration française des femmes maghrébines « qui pouvaient les voir, mais qu’eux ne pouvaient pas voir », a très vite suscité un fantasme, une obsession. Celui d’accéder à l’inaccessible. Mais aussi celui de la femme maghrébine qu’on veut délivrer de ce voile, de cette culture, de cette religion, vus comme des chaînes l’emprisonnant et la soumettant. Le fantasme de la beurette.

Ce fantasme orientaliste, cette sexualisation de la maghrébine démarre très tôt, c’est-à-dire dès la colonisation. Citons l’exemple des maisons closes en Algérie, catégorisées par critère ethnique : la kabyle claire, la mauresque plus foncée, etc. (cf. La prostitution coloniale de Christelle Taraud et Les chambres closes de Germaine Aziz). Cette sexualisation demeure encore aujourd’hui. On se rappelera d’une certaine personnalité évoquant la femme « arabe » (en référence à la femme maghrébine) en faisant un méli-mélo de toutes les cultures vues comme « orientales » : une femme basanée, aux longs cheveux bouclés parfumés au jasmin, et rappelant la princesse des contes des Mille et Une Nuits.

Non seulement cet orientalisme est déshumanisant pour les femmes (qu’elles soient maghrébines, arabes, perses, indiennes ou autre), mais il homogénéise des cultures et des ethnies qui n’ont rien à voir pour le simple plaisir des Occidentaux et pour satisfaire leurs conception imaginaire et fantaisiste de «l’Orient». On peut également évoquer la manière dont les occidentaux ont travesti et sexualisé le harem comme un lieu de désir, de prostitution voire de perversion sexuelle, alors que ce n’était.. Qu’un lieu de vie réservé aux femmes.

En outre, ce fantasme se développe énormément en France dans les années 80, années où l’immigration maghrébine est en hausse.

La maghrébine dans le cinéma français d’aujourd’hui

Le fantasme de la beurette s’est ainsi développé dans les mentalités, et dans le cinéma français. Notons la place des maghrébines dans ce dernier. Souvent, le schéma est le même : une maghrébine de cité, victime de sa culture et de sa religion, dont le seul souhait est de fuir son quartier pour échapper à une figure paternelle qui la tyrannise et l’empêche de se libérer et s’épanouir. Rajoutez un jeune homme dont elle tombe amoureuse —blanc bien évident— qui aura le rôle du sauveur et l’aidera dans sa quête de libération et de civilisation. Au demeurant, cette libération se fait très souvent sexuellement, et sera accompagné d’un rejet total de la vision de sexualité et de chasteté dans la culture maghrébine (imprégnée de l’Islam) par la protagoniste, voire ouvertement tournée au ridicule (cf. Des Poupées et des Anges, scène où la jeune fille, après avoir couché, se moque de l’importance de la chasteté qui lui a été inculquée).

C’est en quelque sorte l’infantilisation de la femme maghrébine corroborée par un paternalisme de la part de l’Occident. Schéma très colonialiste n’est-ce pas ? À croire que la libération de la femme maghrébine doit necéssairement se faire sur le plan sexuel, ou par le biais du libertinage.

Ne viendrait-il pas à l’esprit de certains que les jeunes femmes maghrébines puissent être attachées à leur religion et leur culture de manière rationnelle, et non pas du fait d’une pression patriarcale qui serait exercées sur elles ? Que nous avons un cerveau pour réfléchir ? Nos choix n’ont pas à convenir à vos fantasmes pseudo-libérateurs.

Le plus dramatique aujourd’hui reste la reprise et l’internalisation par les maghrébins eux-mêmes de ces idées, notamment par la jeunesse, mais plus inquiétant encore la reprise dans le cinéma par des réalisateurs maghrébins du schéma que nous avons présenté plus haut : Des poupées et des anges, Aïcha, Divines… Je consacrerai sûrement un article à part entière sur cette question, donc je ne développe pas plus.

H.B

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16 réflexions sur “La beurette : un fantasme made in France

  1. Nayla dit :

    Cet article reflète exactemment ce que je pense depuis un moment. Merci beaucoups pour cette analyse et cet exposition d’un mythe et d’une idéaologie dont nous sommes victimes, nous femmes maghrébines. BarakAllahû fik, que Dieu te protège .x

    Aimé par 2 personnes

  2. Pollux dit :

    Bel article. C’est bien de connaître l’histoire contemporaine. J’interviens en tant qu’homme suite à cette lecture car j’étais curieux de ce qui était écrit. Je suis d’un côté heureux qu’une réflexion soit si bien poussée avec divers exemples (les exemples c’est comme les chiffres, on peu leur faire dire ce qu’on veut. Attention je ne remets rien en cause, j’attire un point de réflexion)… et d’un autre côté déçu. Déçu car en 2017, au lieu de demander aux hommes ce qu’ils cherchent en tapant ce mot de beurette dans le moteur de recherche, vous tirez des influences que la majeure partie d’eux ne connaissent même pas. Pour commencer, voici ma définition de beurette : belle jeune femme (20-30 ans) arabe (pas la langue mais issue du monde arabe). Ni plus, ni moins. Aucun désir de soumettre une femme docile, de la sauver ou dominer son peuple. Simplement trouver cette femme belle et profiter en adulte CONSENTANT.

    Je constate, pas pour vous, mais en générale, que l’on s’attarde sur le passé douloureux, mais pas sur tout le passé, ni sur les bons côtés d’une même période. Je ne défend pas le colonialisme, ni les atrocités faites à ce moment, mais que chaque Historien (je n’en suis pas) aura sa propre vision de la chose, parfois bien différente de ce que la personne a vécu. Mais finalement quid d’un passé bien plus lointain…

    Vous parlez du colonialisme, d’autres d’esclavagisme, mais personne ne regarde plus loin, la traite négrière par des arabes, les catholiques exécutés par des musulmans, les genocides qui ont encore lieu.

    Bien nombreux sont ceux qui tirent les leçons du passé et avancent en laissant ce dernier bien derrière pour profiter du présent et construire le futur.

    Se battre pour une cause juste est honorable et encore bravo pour votre article qui même si il m’a déçu et rendu heureux, m’a fait réagir.

    Espérant que vous comprendrez le sens de mon commentaire et non son contre sens.

    Ps : désolé pour les fautes

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    • Bonsoir.
      Tout d’abord merci d’avoir lu l’article et pris le temps d’écrire un commentaire. Pour ce premier article, qui sera suivi d’une série d’articles traitant sur le même thème, il s’agit d’une ouverture, d’une pensée sur l’origine du terme et de son imaginaire, en émettant une première réflexion sur l’évolution, ou non du terme.
      Lui nier son l’origine coloniale revient à dénaturer complètement l’expression, ne permettant pas d’essayer de comprendre les possibles évolutions et utilisations aujourd’hui.
      La définition que vous donnez vous est propre et bien qu’on peut certainement la trouver chez d’autres hommes, il y a des variantes, car nous ne parlons pas d’un mot dans le dictionnaire avec une définition immuable mais d’un concept qui est extrêmement flexible d’où, encore une fois, la nécessité de faire un point historique et historiographique (sources orientalistes) pour ne pas se perdre dans une appréhension du sujet un peu trop réactionnaire. De plus, ce terme racial est la majorité du temps péjoratif, utilisé pour diminuer une maghrébine donnée.
      Vous nous parlez des catholiques exécutés par des musulmans ou encore de la traite négrière arabe, très bien mais si vous êtes intéressé par ces sujets rien ni personne ne vous empêche d’écrire là-dessus? Ne vous méprenez pas, nous nous intéressons à tout et le fait que nous soyons d’origine maghrébine ne fait pas de nous des Houria Bouteldja par définition. Nous ne propageons aucune haine, mais de par nos origines, certains sujets nous paraissent plus intéressants. Nous essuyons déjà énormément de reproches car, sur d’autres réseaux sociaux, nous parlons des sociétés esclavagistes au sein du Maghreb.
      Il ne s’agit pas de prendre le pire pour attiser une haine envers une quelconque civilisation, si vous lisez les autres articles nous pointons aussi du doigt les maghrébins eux mêmes, et avons fait allusion à l’internalisation du terme provoquant beaucoup de dégâts (une évolution flagrante, ayant un lien certain avec la colonisation, pourtant d’une période différente).
      Permettez-moi de rajouter –pour finir– que le fait-même de vouloir vous amuser avec une jeune femme pour un attrait ethnique est quelque chose de grave, et c’est justement ce que nous visions et dénoncions dans la fétichisation et la sexualisation des maghrébines (mais aussi l’homogéneisation de groupes ethniques complètement différents du « monde arabe ») découlant de l’Orientalisme. Peut-être n’avons-nous pas été assez claire et explicite pour que vous nous répondiez exactement ce que l’on dénonce ? Nous en sommes désolées.
      En espérant avoir apaisé tous vos aprioris sur nous-même et la qualité de notre réflexion, bonne soirée.

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      • Pollux dit :

        Bonjour,

        Je vais débuter par la fin.

        Je ne veux pas « m’amuser » avec pour son origine mais pour sa beauté. Je précise que je ne suis pas beaucoup plus vieux que la tranche d’âge que j’ai précédent cité, 33.

        Je n’ai hélas pas encore lu le blog complet. Cela viendra à mon retour de vacances. Je citais des actes pêle-mêle pour n’en citer que quelques-uns qui hélas sont peu traités en général.

        Je ne vous prête aucune envie d’attiser la haine bien au contraire. Je vous félicite même dans un premier temps pour cet article. Et en le lisant, il est clair que ce n’est pas votre but.

        Beaucoup de termes sont utilisé péjorativement aujourd’hui, mais avant de juger le terme en lui même, qui comme vous le dites évolue dans le temps. Tentons de comprendre les personnes qui l’emploient. Ces termes là sont utilisés aujourd’hui sans aucun rapports historique.

        J’utilisais avant une expression que j’affectionnais particulierement « je suis responsable de ce que je dis, pas de ce que tu comprends. » La personne qui doit comprendre doit, tout autant que celui qui s’exprime, prendre les mots, les analyser, les mettre dans le contexte, prendre en compte celui qui les dit, et non uniquement se référer à son cadre de référence. Plus simplement, nous pardonerons facilement les paroles d’un enfant car il est « innocent ». Bien des adultes le sont, et je ne fais pas partie des derniers.

        Pour en revenir à votre article, rallongez le, donnez lui des exemples (vous parlez de la prostitution, parlez en complètement avec des exemples plus vaste), des contres exemples. Enrichissez le, tout simplement. Nous y gagnerons tous en le lisant.

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  3. Ruchon dit :

    Vraiment choquant de lire des trucs pareils en 2017.
    La France ira un peu mieux le jour ou les communautés (quelle qu’elles soient!) arrêteront de se victimiser.
    Faire le lien avec la colonisation est risible, comme si l’ado de 16 ans qui se touche dans sa chambe devant un porno avait un quelconque lien avec la colonisation. Mais quelle bétise on touche le fond.
    C’est quoi le problème en faite?
    Les arabes peuvent se masturber devant des pornos à beurettes. Les blancs doivent se masturber sur des pornos avec des blanches? Les asiatiques sur des pornos asiatiques?
    C’est ce genre d’articles qui creusent encore plus le gouffre entre communautés.
    Bref, bel exercice de victimisation.

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    • Que cela vous plaise ou non, le concept-même de la beurette (bien qu’il ait évolué) tire ses origines de la colonisation et de l’Orientalisme. Que vous choisissiez de l’ignorer, ou que certains l’ignorent, ne retirent pas le caractère et les racines colonialistes de cette notion. Cacher la poussière sous le tapis ne réglera pas le problème. Ce n’est sûrement pas le fait que des maghrébines prennent la parole qui fait qu’un « gouffre » se créé entre communautés.

      De plus, c’est vous qui choisissez de vous focaliser uniquement sur l’introduction portant sur les recherches d’un site pornographique, alors que tout une réflexion et un raisonnement s’en suivent pour expliquer pourquoi cela est problématique et révélateur dudit concept. Si vous ne voyez pas le problème à ce qu’un critère ethnique soit le plus recherché en France, c’est que vous faites partie du problème.
      Ce genre d’articles est là pour dénoncer des choses que les maghrébines ont vécu et continuent de vivre, un concept qui les stigmatisent et qui les dérangent.
      Je finis par dire que je trouve ça très révélateur qu’au lieu d’être choqué par le fait que les maghrébines soient infantilisées et fétichisées, vous le soyez par le fait que ces dernières dénoncent cette imposture.
      Bien à vous.

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  4. Bill Clinton dit :

    Rien ne sert de tout intellectualiser.
    Je tiens à préciser que je partage votre opinion sur l’influence néfaste du colonialisme dans nos sociétés actuelles.
    Cependant vous mélanger, le fantasme de la beurette avec la représentation des maghrébines en France.

    Concernant la représentation des maghrébines, le lien es criant de vérité entre héritage colonial et imagerie caricaturale…
    Les salles de rédactions, les bureaux d’auteur/scénariste…lorsque l’on y verra autant de mixité que dans le public qui consomme, les choses changerons (jespère que vous n’ëtes pas pressé)

    Pour le fantasme de la beurette donc par définition de l’ordre de l’imaginaire et du désir, rien de rationnel (sauf pour les sado-maso délire guerre d’Algérie)

    Le type de femme brune plantureuse séduit plus que jamais à notre époque en Occident (donc les actrices typée méditérannénne). En Amérique Latine et Asie ce sera les blondes… système métrique du cul ou attrait de l’exotisme, à vous de choisir.

    Le terme beurette n’es qu’une case, une niche dans l’industrie du porno. Plus il y a de fétichisme, plus il y a de consommateurs. Les tags Milf, Mom, Wife très populaires dans le classement, regroupe des femmes au mêmes caractéristiques, ce ne sont que des phénomènes de mode.

    99% des hommes regardent du porno, Lorsqu’il tape beurette dans la barre de recherche, la bite à la main, je ne pense pas qu’il réfléchissent à autre chose.
    Et pour la minorité dont le fantasme es de voir une femme, de tel ou tel origine se faire rabaisser (internet le paradis des tordus et cinglés) mieux vaut qu’il se cantonne à baver devant un écran.

    Un plaisir de lire votre article

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  5. Vous réalisez tout de même que ce sont surtout des maghrébins qui fantasment sur les « beurettes »? Personnellement je n’ai jamais vu ce terme ailleurs que dans la sphère de la pornographie (ayant pourtant grandi en compagnie de Maghrébins dans la ville de Borny, en Moselle), et avais toujours assumé qu’il lui était propre (vulgarité, basse caractérisation, etc. comme « asiate, grosse b*** noire, etc »). Ce classement qui vous choque, je vous propose de le croiser avec la proportion d’hommes d’origine maghrébine en France. Je ne citerai aucun chiffre ici, les statistiques ethniques étant interdites et de mauvais goût de surcroît, mais je pense que vous me comprenez. Les consommateurs de pornographie sont en majorité des jeunes, et le narratif de colonisation n’est pour la plupart d’entre eux qu’une page d’histoire (bien qu’il subsiste de forts relents encore de nos jours, cf les restes de la Françafrique, l’interventionnisme, l' »aide » alimentaire, etc.).
    En bref: si les Français d’origine maghrébine fantasment davantage sur des femmes qui leur ressemblent, c’est bien normal. Et si ce terme existe encore autant sur internet, c’est parce que le porno ne respecte personne.

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  6. Romain dit :

    Article excellent et criant de vérité, je suis d’accord de A à Z vivant en campagne j’entend souvent se discours paternaliste de néo-colon sur la femme maghrébine « asservi par l’homme maghrébin que nous devons libérer par le métissage de son carcan religieux qu’on lui impose. » Tout mon soutien.

    Romain.

    Aimé par 1 personne

  7. mouais.. des maghrebines qui veulent s’échapper de leur quartier pour fuir la tyrannie de leurs frères et cousins, y’en a beaucoup et on les force pas. Elles viennent vers nous de leur plein gré et on leur offre une vie meilleure.

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  8. Pingback: Derrières les portraits de femmes algériennes | nord africaines

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