Les Rifains sont-ils séparatistes ?

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Nasser Zafzafi donnant un discours fin mars dernier devant des dizaines de milliers de personnes à Al Hoceima. (EFE)

Depuis la mort arbitraire de Mohsin Fikri, vendeur de poisson à Al Hoceima, en octobre 2016, les manifestations perdurent dans le Rif, la région berberophone du nord du Maroc. Un mouvement de contestation est né à la suite de cet évenement, « Hirak Chaabi », avec à sa tête Nasser Zafzafi. Depuis fin mai, les manifestations font rage, et se propagent dans le reste du pays.

Il est important de faire un bond dans le temps pour comprendre la frustration qui a pu s’accumuler dans cette région du Maroc.

Le Traité de Fès signé en 1912, marque officiellement la main mise française sur la Maroc sous la forme d’un protectorat. Ce traité entre le sultan Moulay Hafid et Eugène Regnault est vu comme une trahison par l’ensemble des Marocains, y compris les rifains qui ne tardent pas à se soulever : ils combattent les occupants espagnols et français, colonisateurs appuyés par le Makhzen. La Guerre du Rif est dirigée par le fin stratège Abdelkrim Al Khattabi, qui instaure en 1921 la République du Rif, après avoir écrasé les espagnols à la bataille d’Anoual. Plus tard, les européens se concertent et arrosent le Rif de gaz moutarde. En 1926, la défaite des rifains et l’exil de Al Khattabi, marquent la fin de cet Etat. La Guerre du Rif, même si elle résulte à la création d’une République, doit être appréhendée comme un jihad contre des puissances coloniales et surtout non musulmanes de l’époque. Le drapeau rifain représente un combat anti-colonial mais aussi un combat contre toute injustice, même locale. C’est pourquoi beaucoup de rifains arborent pendant les manifestations le drapeau de la République du Rif, mais aussi des portraits de Abdelkrim Al Khattabi, symbole de résistance et de liberté, et non pas séparatiste contrairement à ce que veulent faire croire le Makhzen et les fervents défenseurs de la royauté marocaine.
Sous le Maroc indépendant

Après l’indépendance, multiples furent les exactions du gouvernement marocain sur l’ensemble du pays rural, en particulier dans les régions berbérophones. Ces territoires, marqués par un niveau de vie plus que modeste, ne disposent pas d’infrastructures indispensables telles que des écoles, des hôpitaux, l’accès à l’électricité et à l’eau courante… Cette situation est malheureusement toujours d’actualité dans certaines régions du Maroc, encore une fois souvent berbères : rappelons-nous l’histoire de la petite Idya en avril dernier, décédée car n’ayant pas pu être prise en charge décemment et transférée d’hôpital en hôpital. (lien)

En 1959, le Maroc connait une crise économique et sociale sans pareille. Cette situation entraine finalement des soulèvements dans le Rif, que Hassan II (alors prince héritier) réprime de manière sanglante : arrestations, emprisonnements, torture et massacres. Les rifains étaient ainsi traités comme des « voyous », des « troubles-fête », un peuple « dur et têtu », des termes que l’on retrouve encore aujourd’hui dans la bouche de certains adorateurs de la royauté pour parler du mouvement qui dure depuis octobre 2016.

La mort de Mohsin Fikri : élément déclencheur des manifestations à Al Hoceima

L’événement marquant le début des manifestations est la mort de Mohsin Fikri, vendeur de poisson de 31 ans. Le 28 octobre 2016, Fikri se voit proposer un pot-de-vin par un agent de police qui affirme que le poisson que propose le vendeur est interdit à la vente. Face au refus du poissonnier de céder, le policier jette sa marchandise dans un camion-benne. Fikri tente de récupérer sa marchandise dans la benne lorsque l’officier lance « t7an mo » au chauffeur du camion, « broie sa mère » en darija marocain. Le rifain meurt happé, un incident filmé qui se propage sur les réseaux sociaux, révoltant énormément de personnes.

Malheureusement, les pots-de-vin sont monnaie courante au Maroc, pays où la corruption est répandue. On retrouve ce type de trafic particulièrement dans le Rif, région abandonnée par le pouvoir central, laissant champs libre aux policiers de dicter leur loi.

L’arrestation de Nasser Zafzafi

Les autorités marocaines ont ordonné le 26 mai dernier l’arrestation de Nasser Zafzafi, leader des manifestations dans le Rif, après que ce dernier ait interrompu un imam dans son prêche. L’imam en question condamnait les manifestations et évoquait la « fitna » que celles-ci. « Les mosquées sont-elles pour Allah ? Ou pour le pouvoir central ? » lance Zafzafi. Cette interruption a donc été le motif prétexté pour le faire arrêter.

 Les mosquées sont-elles pour Allah ? Ou pour le pouvoir central ?

Nasser Zafzafi et sa communauté rejettent l’aspect séparatiste, et ne réclament que des droits les plus basiques : « Nous demandons nos droits, ils nous accusent à tort de séparatisme » indique Zafzafi dans une vidéo du mouvement.

نحن نطالب بحقوق مشروعة وهم يتهمونا بالإنفصال

Nous demandons nos droits, ils nous accusent à tort de séparatisme

Bien que les revendications de Zafzafi et des rifains soient claires, beaucoup s’obstinent à les accuser de séparatisme pour les uns, de radicalisme/islamisme pour d’autres.

Les critiques du mouvement

Certains journaux étrangers, reprenant la propagande du Makhzen, sont auteurs de critiques à l’encontre du mouvement de Zafzafi. Le Monde et Jeune Afrique (journal connu pour son penchant envers les gouvernements) dépeignent Zafzafi comme un séparatiste emprunt de radicalisme, notamment pour avoir condamné le festival Mawazine. Effectivement, Zafzafi justifie son mouvement et ses revendications avec l’appui de la religion, jusque là fortement instrumentalisée par le Makhzen et leurs imams corrompus pour étouffer tout soulèvement populaire.

Certains marocains essayent d’assimiler les protestations à des motivations ethniques  —berbères—, alors que la corruption et le délaissement sont subis par l’ensemble des marocains (même si plus accentués dans les régions berbères ndlr). Beaucoup de régions arabophones ont suivi le mouvement de protestations, notamment après l’arrestation de Nasser Zafzafi : Tetouan, Rabat, Casablanca, Tanger…

Outre l’accusation calomnieuse de séparatisme, certains condamnent le fait que le meneur des protestations appelle à la « fitna ». Les opposants au mouvement tentent tant bien que mal d’invoquer l’Islam pour dénoncer les mouvements de contestation. Les arguments cités sont ceux du Makhzen, ayant interêt à diaboliser la cause pour maintenir la stabilité de son pouvoir. Il est évident que les marocains, y compris les rifains, se désavouent d’une potentielle division.

La volonté de certains marocains d’éviter une « fitna » est légitime. Mais discréditer les revendications rifaines par un argument islamique est illogique vu qu’islamiquement parlant, les rifains sont en droit de réclamer des droits qui ne leurs sont pas donnés. De plus, ceux qui crient à la fitna s’avèrent beaucoup plus discret lorsqu’il s’agit de dénoncer les injustices faites par le gouvernement.  Rappelons que le fait pour une gouvernance d’être injuste est un grave péché (contrairement au fait de réclamer ses droits, et dénoncer les injustices, qui est même « le plus bas degré de la foi »*).

Pourquoi les personnes qui accusent les rifains de fitna soutiennent les exactions injustes et anti-islamiques du gouvernement ? Ou bien l’application de l’islam ne vaut que pour le peuple ?

Ci-dessous, des petits rappels qui ne feront pas de mal, puisque beaucoup aiment à proclamer l’inverse pour défendre des régimes injustes.

« Ils ne s’interdisaient pas les uns aux autres ce qu’ils faisaient de blâmable. Comme est mauvais, certes, ce qu’ils faisaient! »  — Coran, Sourate 5/Verset 79.

« Ô les croyants! Observez strictement la justice et soyez des témoins (véridiques) comme Allah l’ordonne, fût-ce contre vous-mêmes, contre vos père et mère ou proches parents. Qu’il s’agisse d’un riche ou d’un besogneux, Allah a priorité sur eux deux (et Il est plus connaisseur de leur intérêt que vous). Ne suivez donc pas les passions, afin de ne pas dévier de la justice. Si vous portez un faux témoignage ou si vous le refusez, [sachez qu’] Allah est Parfaitement Connaisseur de ce que vous faites. »  — Coran, Sourate 4/Verset 135.

Abou Sa’id Al Khoudri —qu’Allah l’agrée— rapporte qu’il a entendu le Messager d’Allah ﷺ dire : « Que celui d’entre vous qui voit une chose répréhensible la corrige de sa main! S’il ne le peut pas de sa main, qu’il la corrige avec sa langue! S’il ne le peut avec sa langue que ce soit avec son cœur et c’est là le degré le plus faible de la foi. » [Rapporté par Muslim ; n°177] Le commentaire du Hadîth : An-Nawawî —qu’Allah lui fasse Miséricorde— dit : « La parole du Prophète ﷺ : « Qu’il le change » exprime une impérative selon l’avis unanime des membres de la communauté. En effet, le Livre, la Sounna et le Consensus de la Oumma confirment la nécessité d’ordonner le bien et de défendre le mal. Agir dans ce sens relève de l’échange de bons conseils recommandés par la religion. […] Ordonner le bien et interdire le mal est une obligation communautaire [Fard Kifâya]. Si certains l’acquittent, les autres en sont dispensés. Si personne ne l’acquitte, tous ceux qui s’en abstiennent, sans excuse ni crainte, tombent dans le péché. […]

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3 réponses sur « Les Rifains sont-ils séparatistes ? »

  1.  » en particulier dans les régions berbérophones. Ces territoires, marqués par un niveau de vie plus que modeste, ne disposent pas d’infrastructures indispensables telles que des écoles, des hôpitaux, l’accès à l’électricité et à l’eau courante… Cette situation est malheureusement toujours d’actualité dans certaines régions du Maroc, encore une fois souvent berbères : rappelons-nous l’histoire de la petite Idya en avril dernier, décédée car n’ayant pas pu être prise en charge décemment et transférée d’hôpital en hôpital.  »

    Oui, c’est une triste réalité, seulement, pourquoi systématiquement voir de l’anti-berbérisme ? Les Arabisés souffrent tout antant de la négligence des élites politiques. Le problème n’est pas la langue que parlent les populations mais bien la pauvreté. Les grandes villes marocaines étant arabisés paraissent moins touchées par ce déficit sanitaire car il s’agit justement de grandes villes dans lesquelles l’État investit un peu plus. La question amazigh ne devrait pas constamment être au coeur des polémiques sociétales.

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